Institut de Formation à la Psychanalyse

Aimer sans étouffer

Aimer sans étouffer

La psychanalyse nous enseigne que grandir suppose une double expérience : être suffisamment aimé pour se sentir en sécurité, mais également suffisamment libre pour devenir soi-même. Entre protection et autonomie, les parents sont constamment appelés à trouver un équilibre délicat.

Quand protéger devient empêcher de grandir

Aimer un enfant semble être la chose la plus naturelle au monde. Dès sa naissance, nous veillons sur lui, nous le protégeons des dangers, nous répondons à ses besoins, nous cherchons à lui éviter les souffrances inutiles. Cet élan de protection est l’une des plus belles expressions de l’amour parental.

Pourtant, il arrive parfois que l’amour, lorsqu’il est animé par l’inquiétude, déborde de sa fonction protectrice pour devenir envahissant. Sans que les parents en aient conscience, le désir de préserver l’enfant de toute difficulté peut progressivement l’empêcher d’expérimenter sa propre vie.

C’est là tout le paradoxe : vouloir tellement aider son enfant que l’on finit par lui retirer la possibilité de découvrir qu’il est capable d’agir par lui-même.

Le difficile apprentissage de la séparation

Du point de vue psychanalytique, grandir ne consiste pas seulement à acquérir des connaissances ou des compétences. Grandir, c’est aussi devenir progressivement un sujet distinct de ceux qui nous aiment.

Les premiers temps de la vie sont marqués par une dépendance presque totale. Le nourrisson ne peut survivre sans les soins de l’adulte. Mais cette dépendance n’est pas destinée à durer. Peu à peu, l’enfant doit découvrir qu’il possède ses propres pensées, ses propres désirs, ses propres capacités.

Cette conquête de l’autonomie passe nécessairement par de petites séparations : essayer seul, se tromper, recommencer, réussir parfois, échouer aussi.

Chaque expérience devient alors une pierre ajoutée à l’édifice de sa confiance en lui.

Or, lorsque l’adulte intervient constamment pour prévenir toute erreur, anticiper chaque difficulté ou résoudre chaque problème à la place de l’enfant, celui-ci risque de recevoir un message implicite :

« Tu n’es pas encore capable. »

Même si cette intention n’est jamais formulée, elle peut progressivement s’inscrire dans son regard sur lui-même.

L’angoisse des parents

Derrière ce besoin de tout contrôler ne se cache généralement ni domination ni malveillance. Bien au contraire.

La plupart du temps, il s’agit d’amour.

Mais d’un amour traversé par l’angoisse.

L’enfant qui grimpe à un arbre peut tomber.
L’adolescent qui prend ses distances peut faire de mauvais choix.
Le jeune adulte qui s’émancipe peut souffrir.

Face à ces incertitudes, certains parents éprouvent une difficulté particulière à tolérer le risque inhérent à toute existence humaine. Ils cherchent alors à éliminer les obstacles avant même qu’ils n’apparaissent.

Mais vivre, c’est précisément rencontrer le réel.

Aucune croissance psychique ne peut se construire dans un univers parfaitement sécurisé.

La confiance se construit dans l’expérience

Nous apprenons rarement la confiance par les discours.

Un enfant ne devient pas autonome parce qu’on lui répète qu’il en est capable.

Il le devient parce qu’il fait l’expérience concrète de ses capacités.

Il tombe et se relève.
Il oublie et répare.
Il hésite puis ose.
Il échoue puis recommence.

Chaque petite victoire nourrit son sentiment d’exister comme sujet à part entière.

En voulant lui éviter toute frustration, toute erreur ou toute difficulté, nous risquons paradoxalement de le priver des occasions mêmes qui lui permettraient de développer sa confiance intérieure.

Aimer, c’est aussi accepter de ne pas tout maîtriser

La psychanalyse nous enseigne qu’aucun parent n’est parfait. Et heureusement.

L’enfant n’a pas besoin d’un adulte omniscient qui devine tout, contrôle tout et résout tout. Il a besoin d’un adulte suffisamment sécurisant pour l’accompagner, mais également suffisamment confiant pour lui laisser sa place.

Aimer un enfant, ce n’est pas tracer son chemin à sa place.

C’est marcher quelque temps à ses côtés avant d’accepter qu’il emprunte sa propre route.

Cette position est parfois inconfortable. Elle oblige le parent à renoncer à l’illusion de tout pouvoir protéger. Elle suppose d’accepter que l’enfant fasse des choix différents, commette des erreurs et construise son existence selon une logique qui lui appartient.

Mais c’est précisément dans cet espace de liberté que peut naître un sujet capable de penser, de désirer et d’agir par lui-même.

Aimer sans étouffer

Peut-être qu’au fond, l’une des formes les plus exigeantes de l’amour consiste à savoir se retirer un peu.

Non pas abandonner.

Non pas se désintéresser.

Mais faire confiance.

Être présent sans être envahissant.
Guider sans diriger.
Soutenir sans porter.
Protéger sans enfermer.

Car l’amour qui aide à grandir n’est pas celui qui empêche de tomber.

C’est celui qui permet de se relever.

L’enfant n’a pas besoin d’un parent parfait. Il a besoin d’un adulte capable de l’aimer suffisamment pour le protéger, mais aussi suffisamment pour accepter qu’il lui échappe. Car grandir, c’est toujours se séparer un peu ; et aimer, c’est parfois consentir à cette séparation.

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