Avertissement – Cadre pédagogique.
Ce contenu est destiné à l’information et à la formation uniquement. Il ne remplace pas un accompagnement psychologique ou thérapeutique. Les situations, cas et personnages évoqués sont fictifs ou reconstitués à partir de situations composites, dans un but strictement pédagogique. En cas de difficulté psychique, il est conseillé de consulter un professionnel qualifié. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou des situations réelles serait purement fortuite.
Ce qui se joue dans l’ombre
Le harcèlement, qu’il soit scolaire, professionnel ou cybernétique, est un phénomène qui touche chaque année des millions de personnes dans le monde. Derrière ce terme se cachent des conduites insistantes visant à intimider, humilier ou isoler une victime, souvent dans l’indifférence ou le silence des témoins. Il se caractérise par la répétition d’attitudes hostiles et destructrices dans un rapport de force déséquilibré. Ses conséquences sont lourdes, aussi bien sur la santé psychologique que sur le parcours scolaire, professionnel ou social des victimes.
En outre, au-delà des faits, se dessine une réalité plus subtile : celle du psychisme et des liens, où se mêlent pulsions d’agression, désir de reconnaissance et peur de l’exclusion.
Dans une lecture psychanalytique du harcèlement, ce qui se joue au niveau psychique peut être compris comme la mise en acte de conflits inconscients. L’agresseur projette sur l’autre une hostilité qu’il ne peut contenir, tandis que la victime se trouve renvoyée à la répétition d’expériences antérieures de soumission, voire d’humiliation. Cette dynamique peut mobiliser ce que Sigmund Freud appelait la pulsion de mort, une force inconsciente qui pousse vers la rupture, la destruction ou l’effacement. Elle peut viser l’objet, c’est-à-dire la
personne sur laquelle sont dirigés les affects ou les désirs du sujet, mais aussi, plus largement, le lien social qui relie les individus entre eux.
On observe également le mécanisme de l’identification à l’agresseur, tel que décrit par Anna Freud.
En effet, une personne menacée, angoissée ou agressée peut adopter les comportements du harceleur, perpétuant ainsi le cycle de la violence. En choisissant cette défense, c’est à dire en passant de la position passive à la position active, le sujet cherche à maîtriser sa peur et sa vulnérabilité. Au lieu d’être seulement victime, il devient ‘’semblable’’ à l’agresseur et acquiert symboliquement du pouvoir.
Par exemple un enfant, qui se sent menacé par un parent autoritaire ou violent, peut reproduire cette attitude en dirigeant la même agressivité envers ses jouets, ses animaux ou ses camarades.
Lire le harcèlement à travers la notion de « faux-self » de Donald W. Winnicott
Chez Winnicott, le Faux-Soi naît lorsque la mère n’est pas « suffisamment bonne », c’est à dire lorsqu’elle ne parvient pas à s’accorder aux besoins et aux élans du nourrisson. Au lieu de valider son sentiment d’omnipotence et de donner ainsi consistance à son moi naissant, elle impose sa propre réalité. L’enfant se soumet alors, contraint de répondre aux attentes extérieures plutôt qu’à son mouvement spontané.
Cette soumission inaugure le Faux-Soi : une organisation défensive qui masque le Vrai-Soi. L’enfant apprend à se modeler sur autrui – la mère, la nounou, les figures proches – et à entretenir les relations de surface, comme s’il était réel. Le Faux-Soi a cependant une fonction essentielle : il protège le noyau du Vrai-Soi en le dissimulant sous une adaptation apparente aux exigences de l’environnement.
Le faux-soi, c’est un peu comme un rôle que l’on joue. Parfois ce rôle est discret, comme quand on s’adapte légèrement à une situation. D’autres fois, il prend plus de place et finit par cacher ce que l’on est vraiment.
« L’aptitude au compromis est une acquisition. Dans le développement normal, l’équivalent du faux soi est ce quelque chose qui peut se transformer chez l’enfant en une conduite sociale, ce quelque chose qui est susceptible d’adaptation. Chez un individu bien portant, cette conduite sociale représente un compromis. » Madeleine Davis, David Wallbrige : ‘’Winnicott Introduction à son œuvre’’ p.54/55. éd. puf Mai 1992
Ainsi, le Faux-Soi est à la fois une stratégie de survie et le symptôme de l’échec environnemental : il permet à l’enfant de continuer à vivre en relation, mais au prix de sa spontanéité et de son authenticité.
Légende :
- Naissance → Besoins primaires
- Relations avec la mère ® selon la qualité de l’environnement
- Mère suffisamment bonne, elle soutient le Vrai Soi
- Mère insuffisamment bonne, elle contraint l’enfant à développer un Faux Soi
Ce « moi de surface » protège le « vrai-self » mais, à force de répétition, éloigne le sujet de son désir et de son ressenti.
Pour survivre dans un climat hostile, il apprend à se taire, à sourire, à faire semblant d’aller bien, à se plier aux normes du groupe. Ce masque psychique peut lui éviter des attaques supplémentaires mais l’isole intérieurement et accroît le sentiment de honte ou de non-existence. Le danger est que la personne s’identifie à ce rôle défensif et perde contact avec ses besoins réels.
Le faux-self peut aussi se retrouver chez l’agresseur ou les témoins : certains adoptent des attitudes dures ou indifférentes pour être acceptés du groupe, en reniant leur empathie ou leur culpabilité.
Approcher le harcèlement sous l’angle du faux-self permet donc de comprendre comment, derrière les conduites visibles, se joue une économie psychique faite de masques, de défenses et d’adaptations forcées.
Le terreau du harcèlement : entre culture, normes et réseaux – De la tolérance implicite à la banalisation de la violence : comprendre les mécanismes du harcèlement
Le harcèlement ne surgit pas de nulle part. Il se déploie dans un environnement qui, consciemment ou non, le tolère et le nourrit.
– La culture du silence et de l’impunité : lorsqu’une institution, une classe ou une entreprise minimise ou nie les faits, elle crée un terrain propice à leur répétition dans une complicité passive. Ce silence fonctionne comme un refoulement collectif qui empêche la mise en mots et donc la possibilité d’agir, renforçant l’idée que le harceleur n’aura pas de conséquences à craindre.
– Les pressions sociales et les normes de groupe : la compétitivité, les hiérarchies rigides ou les codes implicites de certains milieux valorisent la domination et l’exclusion. Sur le plan psychique, cela active des mécanismes d’identification et de rivalité : chacun cherche à ne pas être « l’autre », celui qui sera rejeté. Cette dynamique pousse parfois des individus ordinaires à se conformer au groupe, devenant ainsi, les relais d’une violence ou d’une mise à l’écart collective.
– L’influence des réseaux sociaux : l’anonymat relatif et la viralité des contenus démultiplient l’impact des attaques. Une humiliation qui autrefois restait cantonnée à un lieu peut, aujourd’hui, se propager en quelques secondes à des centaines de personnes. Cela produit un effet de scène publique où l’agresseur se sent renforcé par l’audience, tandis que la victime est confrontée à une répétition traumatique quasi infinie.
Ces facteurs externes et internes se combinent : ils créent un espace où la violence se banalise, où la parole s’efface et, où les mécanismes inconscients de la pulsion et de la rivalité peuvent se déchaîner sans frein.
Entre blessures visibles et traces psychiques durables
Le harcèlement laisse rarement indemne. Ses effets dépassent largement le moment de l’agression et s’inscrivent dans le corps, la pensée et le lien social. Il engendre souvent un stress chronique, une anxiété persistante, une perte d’estime de soi, des troubles du sommeil, un état dépressif…
La répétition des attaques installe une vigilance permanente qui épuise le sujet et fragilise son sentiment d’identité. Confronté à la possibilité constante d’une nouvelle atteinte, il se trouve pris dans un état d’alerte quasi continu, où chaque signe extérieur peut être perçu comme une menace. Cette hypervigilance, loin de protéger, érode progressivement la confiance en soi et la stabilité du Moi. Le regard d’autrui devient source d’angoisse, et le sujet, prisonnier de cette tension, en vient à douter de sa propre valeur, voire de sa réalité psychique.
Dans une perspective psychanalytique, cette répétition agit comme un traumatisme réactualisé : elle réveille d’anciennes blessures narcissiques, ces failles intimes liées à des expériences précoces de rejet, d’humiliation ou de désamour. L’attaque contemporaine, même virtuelle ou verbale, fait effraction dans le psychisme et réactive la douleur originaire. Le Moi, débordé, ne parvient plus à métaboliser l’expérience par la parole ou la pensée.
Empêchée de se symboliser, la souffrance reste brute, non représentée. Elle s’impose sous forme d’images, de sensations ou d’angoisses diffuses, sans possibilité d’élaboration. Le sujet oscille alors entre sidération et agitation, dans une tentative vaine de maîtriser l’insupportable. C’est ainsi que la répétition, au lieu de permettre une intégration progressive, enferme le psychisme dans un cycle de reviviscence et de perte de sens.
À l’école ou au travail, la victime peut se désinvestir, manquer de motivation, voir ses performances diminuer jusqu’à s’absenter durablement. La peur et la honte conduisent parfois au repli sur soi, à l’éloignement de l’espace collectif, ce qui renforce l’isolement et accroît l’emprise du harceleur.
Lire le harcèlement à travers la notion de « faux-self » de Donald W. Winnicott
Chez Winnicott, le Faux-Soi naît lorsque la mère n’est pas « suffisamment bonne », c’est à dire lorsqu’elle ne parvient pas à s’accorder aux besoins et aux élans du nourrisson. Au lieu de valider son sentiment d’omnipotence et de donner ainsi consistance à son moi naissant, elle impose sa propre réalité. L’enfant se soumet alors, contraint de répondre aux attentes extérieures plutôt qu’à son mouvement spontané.
Cette soumission inaugure le Faux-Soi : une organisation défensive qui masque le Vrai-Soi. L’enfant apprend à se modeler sur autrui – la mère, la nounou, les figures proches – et à entretenir les relations de surface, comme s’il était réel. Le Faux-Soi a cependant une fonction essentielle : il protège le noyau du Vrai-Soi en le dissimulant sous une adaptation apparente aux exigences de l’environnement.
Le faux-soi, c’est un peu comme un rôle que l’on joue. Parfois ce rôle est discret, comme quand on s’adapte légèrement à une situation. D’autres fois, il prend plus de place et finit par cacher ce que l’on est vraiment.
« L’aptitude au compromis est une acquisition. Dans le développement normal, l’équivalent du faux soi est ce quelque chose qui peut se transformer chez l’enfant en une conduite sociale, ce quelque chose qui est susceptible d’adaptation. Chez un individu bien portant, cette conduite sociale représente un compromis. » Madeleine Davis, David Wallbrige : ‘’Winnicott Introduction à son œuvre’’ p.54/55. éd. puf Mai 1992
Ce « moi de surface » protège le « vrai-self » mais, à force de répétition, éloigne le sujet de son désir et de son ressenti.
Pour survivre dans un climat hostile, il apprend à se taire, à sourire, à faire semblant d’aller bien, à se plier aux normes du groupe. Ce masque psychique peut lui éviter des attaques supplémentaires mais l’isole intérieurement et accroît le sentiment de honte ou de non-existence. Le danger est que la personne s’identifie à ce rôle défensif et perde contact avec ses besoins réels.
Le faux-self peut aussi se retrouver chez l’agresseur ou les témoins : certains adoptent des attitudes dures ou indifférentes pour être acceptés du groupe, en reniant leur empathie ou leur culpabilité.
Approcher le harcèlement sous l’angle du faux-self permet donc de comprendre comment, derrière les conduites visibles, se joue une économie psychique faite de masques, de défenses et d’adaptations forcées.
Peu à peu, les liens amicaux et/ou familiaux se distendent, la personne se coupe du monde pour éviter toute nouvelle exposition à la violence. La confiance envers les autres, les institutions ou le groupe s’effrite. Et même les témoins, impuissants ou culpabilisés, portent à leur tour une part de cette souffrance, modifiant le climat d’une classe, d’une entreprise, ou d’une communauté toute entière.
Le harcèlement agit ainsi comme un traumatisme relationnel : il détruit le lien de confiance et laisse une empreinte durable sur la manière dont la personne se perçoit et perçoit les autres.
Ce phénomène n’est pas seulement un fait social : il est aussi une scène psychique où se rejouent, souvent à l’insu des protagonistes, des conflits inconscients autour du pouvoir, de l’emprise et du désir d’exister pour l’autre. Dans le geste harcelant, comme dans le silence des témoins, se déploie un univers de la pulsion et du manque, où la victime devient support d’une agressivité qui ne lui appartient pas.
Penser le harcèlement avec l’outil psychanalytique, c’est comprendre comment des répétitions inconscientes, des blessures narcissiques et des identifications négatives peuvent se cristalliser en actes destructeurs.
Le harcèlement prospère souvent dans le silence ; le but est donc de favoriser la parole afin que ce qui est refoulé puisse être mis en mot pour transformer la douleur en sens, en faire une expérience psychique plutôt qu’une répétition.