Institut de Formation à la Psychanalyse

Pourquoi l’inconnu fait-il peur ?

L’inconnu fait-il vraiment peur ?

Pourquoi préférons-nous souvent le familier ?

« Ne parle pas aux inconnus. »
« Ne suis jamais quelqu’un que tu ne connais pas. »
« Reste sur le chemin. »

La plupart d’entre nous ont entendu ces recommandations durant leur enfance et le réitèrent aujourd’hui sur leurs propres enfants.  Elles répondaient à une intention légitime : protéger.

Pourtant, ces messages, répétés au fil des années, participent à façonner une représentation particulière du monde :

L’inconnu serait potentiellement dangereux tandis que le connu serait rassurant.

Sans même nous en rendre compte, cette croyance peut continuer à influencer nos comportements d’adultes.

Nous empruntons les mêmes itinéraires.
Nous fréquentons les mêmes lieux.
Nous reproduisons les mêmes habitudes.
Nous privilégions souvent ce qui nous est familier.

Comme si le connu constituait une promesse de sécurité !

Le refuge du familier – Le connu offre l’illusion que le monde demeure prévisible

 

La psychanalyse nous enseigne que l’être humain recherche naturellement des repères stables, issus de ses premiers liens affectifs, modèles implicites de ce qu’est une relation. Le familier procure un sentiment de continuité. Il réduit l’incertitude et apaise l’angoisse. Nous savons à quoi nous attendre.

Lorsqu’un sujet a grandi dans un environnement marqué par l’insécurité, la critique ou l’imprévisibilité, il peut éprouver une étrange familiarité face à des situations analogues à l’âge adulte.   À l’inverse, une relation plus apaisée peut lui paraître déstabilisante, précisément parce qu’elle tranche avec ses repères habituels.

 

L’incertitude est rarement confortable. Elle confronte le sujet à ce qu’il ne maîtrise pas, à ce qu’il ne peut anticiper entièrement.

Face à cette part d’inconnu, chacun développe ses propres stratégies : certains explorent, d’autres évitent.

L’étrangeté selon Freud

Dans son célèbre texte consacré à l’inquiétante étrangeté, Freud montre que ce qui nous trouble n’est pas toujours ce qui nous est totalement étranger. Paradoxalement, l’angoisse surgit souvent lorsque quelque chose nous apparaît à la fois familier et étrange : un souvenir oublié qui resurgit, une impression de déjà-vu, ou une pensée que nous pensions avoir laissée derrière nous.

L’inconnu n’est donc pas uniquement à l’extérieur. Il existe aussi en nous. Notre propre inconscient demeure, en grande partie, une terre méconnue. Désirs, conflits, souvenirs enfouis ou représentations oubliées continuent d’exercer une influence discrète sur nos choix et nos émotions. Peut-être est-ce aussi cette étrangeté intérieure que nous cherchons parfois à éviter lorsque nous refusons l’inconnu extérieur.

Quand le connu devient une prison

La recherche de sécurité possède cependant un revers.

À force de privilégier exclusivement ce que nous connaissons déjà, nous risquons de limiter notre expérience du monde : le même chemin, les mêmes relations, les mêmes idées,
les mêmes habitudes.

Ce qui était destiné à nous protéger peut ainsi, progressivement, devenir une manière d’éviter la rencontre avec la nouveauté. Même lorsqu’il est déplaisant, le connu possède l’avantage d’être identifiable ; le sujet sait à quoi s’attendre. L’inconnu, quant à lui, confronte à l’incertitude. Il porte en lui la possibilité du meilleur comme du pire.

Or, toute évolution implique une part d’incertitude. Apprendre, aimer, changer de travail, voyager, rencontrer de nouvelles personnes ou simplement remettre en question certaines convictions exige toujours de s’aventurer au-delà du territoire familier.

Et si l’inconnu était aussi une promesse ?

L’enfant qui fait ses premiers pas s’avance vers un monde qu’il ne connaît pas encore. L’adolescent découvre des horizons nouveaux, et l’adulte bâtit sa vie au gré de rencontres imprévues et d’expériences inédites. 

Chaque étape charnière de notre existence comporte cette part d’inconnu indispensable. Sans elle, il n’y aurait ni découverte, ni création, ni transformation possible.

Certes, l’inconnu peut susciter de l’inquiétude. Mais il porte également en lui la promesse de l’émerveillement. En fin de compte, ce n’est pas tant l’inconnu lui-même qui agit sur nous, que les représentations — conscientes et inconscientes — que nous lui associons.

L’inconnu comme rencontre avec soi-même

Changer n’implique pas seulement de découvrir un monde nouveau ; cela suppose également de devenir, en partie, quelqu’un de nouveau. Or cette transformation peut être source d’angoisse. Quitter le connu, même lorsqu’il est insatisfaisant, revient parfois à renoncer à une certaine image de soi, à des certitudes ou à des repères psychiques ancrés.

Peut-être ne craignons-nous pas l’inconnu uniquement parce qu’il nous est étranger. Peut-être le craignons-nous surtout parce qu’il nous invite à devenir différents de ce que nous avons toujours été.

 

Entre prudence et curiosité

Pour conclure, les paroles entendues dans l’enfance ne se limitent pas à leur fonction immédiate. Elles s’inscrivent durablement dans notre vie psychique et façonnent nos rapports au danger, à l’altérité et à l’inconnu. Mais grandir consiste peut-être à dépasser cette opposition binaire entre le connu, supposé sûr, et l’inconnu, perçu comme menaçant. La vie nous apprend que nos blessures proviennent parfois de personnes que nous connaissions parfaitement, tandis que nos plus belles rencontres surgissent là où nous ne les attendions pas.

Entre prudence et curiosité, entre besoin de sécurité et désir de découverte, chacun est appelé à trouver son propre équilibre. Car l’inconnu n’est pas seulement ce qui nous effraie : il est surtout ce qui nous permet d’avancer.

Et si le désir de tout expliquer privait parfois l’enfant de l’une des expériences les plus précieuses de son développement : celle de chercher, d’imaginer et de penser par lui-même ?

 

À découvrir prochainement : « Faut-il tout expliquer à un enfant ? »

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