Institut de Formation à la Psychanalyse

Pourquoi les victimes se sentent-elles coupables

 « J’aurais dû voir venir. »
« Je n’aurais pas dû lui faire confiance. »
« Si j’avais réagi autrement, cela ne serait pas arrivé. »

Ces phrases, les professionnels de l’écoute les entendent fréquemment. Elles surgissent chez des personnes ayant subi une agression, une manipulation, une humiliation, un harcèlement ou parfois simplement une rupture particulièrement douloureuse.

La culpabilité des victimes ne naît pas toujours d’une faute réelle. Elle peut apparaître précisément là où le sujet a subi un préjudice dont il n’est pourtant pas responsable.

La confiance trahie

Sophie, 42 ans, découvre après plusieurs années que son associé détourne discrètement une partie des fonds de l’entreprise.

Lorsque les faits sont révélés, son entourage s’indigne du comportement de l’homme. Pourtant, Sophie ne cesse de se reprocher son manque de vigilance.

« J’aurais dû voir les signes. »

« Tout le monde dit qu’il était manipulateur, pourquoi pas moi ? »

« Si j’avais été plus attentive, cela ne serait jamais arrivé. »

Objectivement, Sophie n’est pas responsable des actes de son associé. Pourtant, elle préfère s’accuser elle-même plutôt que d’accepter une réalité plus difficile : elle a été trompée par quelqu’un en qui elle avait légitimement confiance.

Sa culpabilité lui permet de conserver l’illusion qu’elle aurait pu empêcher ce qui s’est produit.

Le cas de Sophie illustre un phénomène paradoxal mais fréquent : lorsque l’on a été blessé, trompé ou agressé, il est parfois psychiquement moins douloureux de se croire responsable que d’accepter sa propre vulnérabilité.  

Pour l’observateur extérieur, cette culpabilité paraît incompréhensible. La victime n’est-elle pas précisément celle qui a subi le préjudice ? Pourquoi alors se reproche-t-elle ce qu’elle a enduré ?

Cette question traverse aussi bien la clinique psychanalytique que l’expérience humaine ordinaire.

L’illusion rassurante du contrôle

La première réponse est paradoxale : ‘’se sentir coupable’’ est parfois moins angoissant que ‘’se reconnaître totalement impuissant’’.

Admettre que l’on n’a rien pu faire, que l’événement était imprévisible ou que la violence de l’autre nous a dépassés, confronte à une réalité difficile : nous ne maîtrisons pas tout.

 

La culpabilité permet alors de préserver une illusion de contrôle.

Si je suis coupable, c’est que ‘’j’aurais pu agir autrement’’.

Si ‘’j’aurais pu agir autrement’’, alors je peux éviter que cela se reproduise.

Ainsi, aussi douloureuse soit-elle, la culpabilité peut apparaître comme une tentative psychique de reprendre la main sur une situation vécue comme traumatique.

Il est parfois moins inquiétant de penser : ‘’J’ai commis une erreur ‘’ que d’accepter : ‘’Certaines choses échappent à mon pouvoir.’’

Le besoin de donner du sens

L’être humain supporte difficilement l’absurde.

Lorsqu’un événement violent survient sans raison apparente, il laisse souvent derrière lui un sentiment de chaos. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette personne ?

Face à ces questions sans réponse, le psychisme cherche une explication.

La culpabilité offre alors une forme de cohérence : elle transforme un événement incompréhensible en une histoire intelligible.

Même injuste, cette explication peut sembler plus supportable que l’absence totale de sens.

L’enfant utilise déjà ce mécanisme. Par exemple, lorsque ses parents se séparent, il n’est pas rare qu’il s’imagine responsable de la rupture. Cette croyance est erronée, mais elle lui permet de donner une logique à une situation qu’il ne peut comprendre.

L’adulte conserve parfois cette même tendance : plutôt que de faire face à l’arbitraire ou à la cruauté, il préfère se désigner lui-même comme cause du malheur.

 

 

La voix intérieure du juge

La psychanalyse met également en lumière l’action d’une instance psychique particulière : le Surmoi.

Cette instance intériorisée représente les interdits, les exigences morales, les idéaux et les jugements acquis au cours du développement psychoaffectif. 

Chez certains sujets, cette voix intérieure se montre particulièrement sévère. Après une épreuve, elle ne cherche pas à comprendre mais à accuser :

« Tu aurais dû être plus prudent. »
« Tu aurais dû te défendre. »
« Tu aurais dû savoir. »

Le paradoxe est cruel : la victime souffre déjà des conséquences de ce qu’elle a subi, mais elle doit en plus affronter un tribunal intérieur qui l’accuse de ne pas avoir été assez forte, assez vigilante ou assez clairvoyante.

La blessure réelle se double alors d’une condamnation psychique.

De la culpabilité à la responsabilité

La psychanalyse distingue soigneusement culpabilité et responsabilité.

La responsabilité consiste à reconnaître ce qui relève effectivement de nos choix et de nos actes.

La culpabilité, elle, déborde souvent largement ce cadre en attribuant au sujet des fautes imaginaires ou exagérées.

 

Sortir de la culpabilité ne signifie donc pas nier toute responsabilité. Il s’agit plutôt de remettre chaque chose à sa juste place.

Ce qui appartient à la victime lui appartient.

Ce qui appartient à l’agresseur lui appartient.

Cette distinction, qui paraît évidente sur le plan intellectuel, demande parfois un long travail psychique pour être véritablement intégrée.

 

« Ce n’est pas votre faute. »

Lorsque nous rencontrons une victime, notre premier mouvement est souvent de lui répéter : « Ce n’est pas votre faute. »

Cette phrase est importante.

Mais, comme nous venons de le voir, la culpabilité n’obéit pas toujours à la logique.

Elle répond souvent à des mécanismes psychiques complexes : besoin de comprendre, illusion de contrôle, exigences du Surmoi, anciennes blessures relationnelles.

C’est pourquoi elle ne disparaît pas simplement parce qu’on lui oppose des arguments. Elle demande d’être entendue, explorée et comprise.

Car derrière la culpabilité se cache souvent une tentative, maladroite mais profondément humaine, de donner un sens à ce qui semblait n’en avoir aucun.

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